Lutte anti-drones et drones : ce dont ont besoin les Forces armées autrichiennes (Bundesheer)
Le général de brigade Erich Weissenböck et le colonel Klaus Strutzmann, du ministère autrichien de la Défense, évoquent dans un entretien l’importance croissante des drones, les défis de la lutte anti-drones et l’avenir de la défense aérienne autrichienne.

Traduit de l'entretien original en allemand :Relu par la rédaction d'Unmanned Magazine.
Le général de brigade Erich Weissenböck, chef de la division Planification structurelle au ministère de la Défense, et le colonel Klaus Strutzmann, chef du bureau Gestion des capacités aériennes au sein de la division Planification structurelle, évoquent dans un entretien l’importance croissante des drones, les défis de la lutte anti-drones et les adaptations à long terme de la défense aérienne autrichienne.
Mon général, mon colonel – les drones occupent une place tout à fait centrale dans les plans d’armement et de modernisation des Forces armées autrichiennes (Bundesheer), n’est-ce pas ?
Weissenböck : Oui, car les drones ont profondément modifié les capacités de nos propres troupes comme celles de l’adversaire. Nous voyons des systèmes de toutes les classes de taille, du quadricoptère improvisé à vue à la première personne (FPV) jusqu’au drone de moyenne altitude, longue endurance (MALE), qui, par rapport aux systèmes pilotés, assurent à faible coût des missions de reconnaissance et d’appui feu au profit des forces terrestres. Dans ce contexte, il faut tenir compte de l’emploi de systèmes disponibles sur le marché civil ou de la production de systèmes à partir de composants civils. L’emploi de drones permet ainsi d’accroître la capacité de survie des troupes sur le champ de bataille et de garantir la supériorité dans le commandement.
Strutzmann : D’un autre côté, l’emploi de drones par l’adversaire nous oblige à prévoir des contre-mesures appropriées. Saturer les défenses aériennes par l’emploi massif d’aéronefs n’est pas, sur le fond, un concept nouveau, mais avec les drones, cela peut se faire à bas coût et en grand nombre. La défense aérienne doit être en mesure de traiter des drones de toutes tailles à toutes les altitudes avec des effecteurs adaptés. En outre, chaque unité doit être en mesure, dans le cadre d’une lutte anti-drones interarmes, de se défendre contre les drones – en particulier à basse altitude.

Cela ressemble à un changement de paradigme. Qu’est-ce que cela signifie pour les concepts et les structures ?
Weissenböck : La situation sécuritaire a changé de façon spectaculaire. Le Bundesheer doit redevenir apte à la défense. Dans le cadre du développement capacitaire, toutes les lignes de développement sont examinées, de l’organisation et de la structure à l’équipement et à la formation nécessaire, jusqu’à l’infrastructure. L’accent est mis sur une montée en puissance rapide des capacités. Les documents de planification nécessaires doivent donc être disponibles sans délai.
Strutzmann : La mise en réseau des systèmes gagne encore en importance dans ce contexte. Il ne peut plus s’agir de solutions isolées, mais d’un système global intégré qui condense les situations tactiques et permet au commandant de prendre la bonne décision en quelques secondes.
La défense aérienne classique suffit-elle pour cela, ou faut-il des approches entièrement nouvelles ?
Strutzmann : En principe, la défense aérienne classique est à la hauteur de la tâche si des moyens appropriés, comme des systèmes canons et missiles de différentes portées, sont disponibles. La défense contre les petits drones impose naturellement des exigences élevées aux capteurs nécessaires à la détection et aux effecteurs nécessaires à la neutralisation. Toute l’expérience tirée de l’Ukraine montre qu’il ne peut y avoir de solution unique. Les canons seuls ne suffisent pas, les missiles seuls non plus. Les mesures de guerre électronique restent importantes, et à l’avenir les lasers également. Il s’agit de combiner intelligemment les effecteurs et de les réunir dans une architecture de commandement unique et réactive.
Weissenböck : Et il ne faut pas l’oublier : les moyens aéromobiles feront aussi partie de cette lutte anti-drones. Dans certains scénarios, un aéronef peut être employé tout aussi efficacement qu’un système sol. Mais ce qui reste décisif, c’est que toutes les composantes s’imbriquent.
Comment faites-vous face à la masse de drones susceptibles d’être engagés simultanément ? En Ukraine, nous voyons des attaques russes avec environ 1 000 drones à la fois, et il n’est guère besoin d’être prophète pour prévoir des attaques avec 1 500, 2 000 ou 3 000 drones.
Strutzmann : C’est exact, et dans de tels cas, une neutralisation efficace n’est possible que si différents effecteurs sont disponibles en nombre suffisant. Le coût des contre-mesures joue naturellement aussi un rôle. Il ne faut pas gaspiller un missile coûteux contre un drone bon marché si des systèmes moins chers peuvent assurer la défense. Ce qu’il faut, ce sont donc des moyens gradués, adaptés à la menace, et un système de commandement robuste qui arbitre entre ces options de manière aussi automatisée que possible. Rapidité, mise en réseau et hiérarchisation sont décisives.

« La situation sécuritaire a changé de façon spectaculaire. Les Forces armées autrichiennes doivent donc redevenir aptes à la défense. »
Général de brigade Erich Weissenböck,
chef de la division Planification structurelle au ministère de la Défense
Donc un système multicouche ?
Strutzmann : Oui, comme je l’ai déjà dit – il n’y a pas d’autre voie. Dans cette approche multicouche, chaque effecteur et chaque système aura une mission bien précise, et une défense efficace ne sera possible que si ces effecteurs et contre-mesures sont judicieusement harmonisés et coordonnés entre eux.
Qu’est-ce que tout cela signifie pour les troupes au sol ? Comment les soldats sur le terrain peuvent-ils se protéger ?
Weissenböck : Là aussi, l’approche multicouche est nécessaire. À l’avenir, chaque formation de combat et d’appui devra disposer de ses propres éléments spécialisés dans la lutte anti-drones. Concrètement, il s’agit de petites équipes mobiles dotées de capteurs et d’effecteurs, intégrées au système de commandement et d’information. Parallèlement, chaque groupe et chaque compagnie a besoin d’une forme d’autoprotection permettant au moins de détecter les menaces et d’y faire face.
La défense ne concerne pas seulement le champ de bataille, mais aussi les infrastructures.
Strutzmann : Exact. Une sentinelle armée d’un fusil d’assaut ne suffit plus aujourd’hui à protéger les infrastructures. Les casernes et les sites critiques ont besoin de capteurs, de mesures de protection et de détection de drones. Ces exigences doivent être prises en compte dès la planification des emprises et la construction des infrastructures. Cela concerne aussi les cadres juridiques et les procédures : qui peut intervenir et quand, comment réagir face à des situations de menace confuses ? Tout cela doit être réglé à temps.
Quelle est l’importance de la coopération internationale dans ce domaine ?
Weissenböck : Très grande. Nous échangeons au sein de groupes de travail de l’OTAN, nous saisissons les possibilités offertes par les projets européens et nous coopérons étroitement, sur une base bilatérale, avec la Bundeswehr (armée allemande) et l’armée suisse. La compatibilité est décisive – sur le plan technique comme sur le plan organisationnel.
Strutzmann : Des situations tactiques partagées et des procédures coordonnées sont indispensables. Seules elles permettent de se défendre contre des systèmes d’armes à longue portée, compte tenu du temps d’alerte nécessaire.

« Il ne peut y avoir de solution unique. Les canons seuls ne suffisent pas, les missiles seuls non plus. »
Colonel Klaus Strutzmann, chef du bureau Gestion des capacités aériennes
au sein de la division Planification structurelle au ministère de la Défense
Quelles tendances technologiques seront décisives à l’avenir ?
Strutzmann : Outre de nouveaux effecteurs comme les lasers ou une électronique avancée, surtout tout ce qui améliore la reconnaissance et la capacité de commandement. Meilleure est la situation tactique, plus les effets peuvent être délivrés avec précision et rapidité.
Weissenböck : L’essentiel est de ne pas évaluer les nouvelles technologies isolément, mais comme partie du système global. Lors de la description des exigences fonctionnelles tactiques des systèmes, il faut veiller à ce qui soulage et protège réellement le soldat. Les systèmes qui compliquent les opérations n’ont pas d’avenir.
Où en est la défense laser que vous avez évoquée ?
Strutzmann : Les essais sont de plus en plus prometteurs. Nous partons donc du principe que, dans un avenir prévisible, nous disposerons d’une nouvelle technologie offrant un potentiel notamment pour la défense contre les microdrones.
Le Bundesheer poursuit actuellement son plan de montée en puissance « Bundesheer 2032+ ». À quoi ressemblera la lutte anti-drones à la fin de cette période ?
Weissenböck : D’ici là, nous voulons avoir mis en place une lutte anti-drones graduée jusqu’à la moyenne portée, allant des canons antiaériens aux missiles antiaériens. Ces systèmes seront complétés par des moyens de guerre électronique et des drones intercepteurs. Des systèmes de gestion du combat sont déjà en cours d’introduction. D’ici 2032, des éléments de lutte anti-drones seront implantés dans les unités. L’objectif est une force qui conçoit la lutte anti-drones comme une composante naturelle de sa manière de combattre.
Strutzmann : Ce qui sera décisif, c’est que nous prenions en compte la lutte anti-drones dès le départ dans la planification des opérations – non comme un ajout, mais comme une composante intégrale. C’est seulement ainsi que nous serons compatibles au sein de l’Europe et, en même temps, capables de défendre notre pays de manière autonome.
Crédits photo
© Bundesheer/Trippolt · © Bubu DujmicPoursuivre la lecture

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